Mondes multiples : une œuvre collective

EDITO D’ANTOINE REGUILLON

Directeur ENSA Bourges

 

Mondes multiples : une œuvre collective

 

Cette nouvelle édition des Rencontres, anciennement de Bandits-Mages et aujourd’hui très justement dénommées Mondes Multiples ouvrent une réflexion de fond sur la création artistique en pleine post-mondialisation. Cet événement, unique dans ses formes, pose la question du pourquoi et comment diffuser de l’art aujourd’hui ?

 

Si le contexte du confinement influe nécessairement sur le choix d’une plateforme de diffusion numérique, il n’en reste pas moins que, la réflexion engagée depuis des années par Isabelle Carlier et l’équipe de l’Antre Peaux nourrit ce travail prospectif sur l’invention de ce que seront les évènements artistiques et culturels du futur, c’est à dire de demain.

 

L’approche classique de diffusion dans laquelle le spectateur est considéré comme un être passif, recevant la bonne parole de l’artiste et retournant ensuite à ses préoccupations quotidiennes n’est pas celle retenue. Avec Mondes Multiples, l’interaction et la coparticipation (pour ne pas dire co-création) sont la règle. Sans négliger la projection et l’exposition, les formes de l’atelier, du workshops, de la rencontre, de la fabrication en DYI, sont déclinées en ligne et constituent le socle de la manifestation qui associe sur un même plan, le chercheur, l’artiste, l’étudiant, le citoyen, eux-mêmes, issus de mondes différents, c’est à dire du monde entier. La dimension internationale des Rencontres est un enjeu fort pour une ville comme Bourges qui souhaite affirmer sa dimension européenne dans le domaine culturel.

 

L’information côtoie la formation et la transmission n’est plus « la cerise sur la gâteau » de la diffusion artistique, elle peut aussi être considérée comme un acte de création. Pour les étudiants en école d’art qui participent, le dispositif tisse plusieurs fils entre eux, celui de l’acquisition de savoir-faire et de connaissances par la mise en partage, celui de l’autonomie et de la responsabilité dans l’action, celui de la diffusion à l’échelle publique qui permet de se mesurer sans attendre à des questions professionnelles. La coexistence de ces enjeux, encore trop rare aujourd’hui, trace l’hypothèse d’une approche plus globale qui, loin d’être utopique, s’impose de plus en plus comme le cœur de la pédagogie artistique actuelle.

 

La relation entre les participants constitue de fait un axe fort, voire, le sujet même des Rencontres qui se constituent comme un ensemble organique ou, pour reprendre le texte de présentation, comme un vortex qu’on peut définir aussi au sens du matériel utilisé en biologie moléculaire pour mélanger des solutions dans des microtubes. Cette connexion scientifique est par ailleurs revendiquée par l’Antre Peaux, structure organisatrice, car elle correspond au projet de décloisonnement des champs de la connaissance pour mieux les hybrider et les confondre. De fait, à l’image d’Ursulab, premier laboratoire de bio-art en France, Mondes multiples est aussi un laboratoire en acte dont les chercheurs seraient les participants eux-mêmes, c’est à dire nous tous.

 

Les Rencontres illustrent ce décloisonnement à l’œuvre et l’expérimente de différentes manières, comme en témoigne la programmation. Les différences habituelles entre les champs disciplinaires de l’art tombent, pour mieux focaliser l’attention sur des visions du monde s’exprimant dans leurs langages propres, multiples et prospectifs. De ce point de vue, Les Rencontres sont un événement réellement multimédia puisqu’elles intègrent des données de différentes natures (œuvres, personnes, images, outils…). De là à penser que Mondes Multiples est un objet artistique en soi, une œuvre, il n’y a qu’un pas que nous pouvons franchir allégrement : loin d’être un contenant qu’on remplit (comme beaucoup d’évènements culturels), l’objet se construit selon un processus de création collective. Il est, de fait, une création artistique, une méta-œuvre, un modèle d’événement international qui considère que la création doit être portée et diffusée par des artistes, avant tout.

 

Antoine Réguillon – Directeur ENSA Bourges